« Quelle est en effet la page, quelle est la parole dont Dieu est l'auteur, dans l'Ancien et le Nouveau Testament, qui ne soit une norme parfaite pour la vie humaine ? Quel est le livre des saints Pères catholiques qui ne nous fasse entendre comment courir tout droit jusqu'à ce que nous parvenions à notre créateur ? »

Translatio

12 juillet 2017

La ‘prière de Jésus’ en Occident 1)

Au Moyen Âge, on le sait, la piété occidentale est caractérisée par une dévotion tendre à la sainte humanité du Christ : la dévotion au Nom de Jésus est l’un de ses aspects principaux.
Les écrivains spirituels s’attachent de préférence à Jésus enfant et à la Passion. Parmi les innombrables auteurs et théologiens du Moyen Âge, on peut choisir spécialement ceux qui, par une influence très marquée, donnèrent une impulsion plus forte et plus durable à la dévotion au Nom de Jésus.

Saint Anselme (+1109) est l’un des maîtres de la piété médiévale, notamment à travers ses nombreuses méditations et oraisons. L’une d’elles s’achève ainsi :
« O Jésus, à cause de votre Nom, faites pour moi ce que ce nom signifie ! … O doux nom, nom délectable qui réconforte le pécheur, nom plein d'heureux espoir ! Qu'est-ce, en effet, que ce mot “Jésus”, sinon “Sauveur” ?

Jésus, donc, à cause de votre Nom, soyez-moi Jésus ! O vous qui m’avez fait afin que je ne périsse pas … Admettez-moi, ô Jésus si désiré, admettez-moi au nombre de vos élus, afin qu’avec eux je vous loue, que je jouisse de vous et me glorifie en vous, au milieu de tous ceux qui chérissent votre Nom, ô vous qui avec le Père et le Saint-Esprit vivez glorieux dans les siècles sans fin. Amen. »
Cette prière, avec divers remaniements, se répandit largement, en latin puis en français, à travers les livres de prières imprimés jusqu’au XVIe siècle, sous le titre de ‘Prière au Nom de Jésus’.

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Après saint Anselme, il faudrait mentionner saint Bernard : les lectures du deuxième nocturne de la fête du Saint Nom de Jésus témoignent suffisamment de sa dévotion débordante. Également très connu est le poème composé à la fin du XIIe siècle et qui forme les hymnes de la même fête : Jesu dulcis memoria et couramment attribué à saint Bernard. Et effectivement, c’est de saint Bernard que vont s’inspirer plus ou moins tous les franciscains et dominicains, chez qui, au cours des siècles suivants, s’épanouira de manière particulièrement tendre la dévotion envers le saint Nom de Jésus. Gilbert de Tournai (+1284), par exemple, écrit un traité entier sur le nom de Jésus.

Saint Louis, du Tiers Ordre franciscain, sollicita du pape Clément IV, en 1268, trois ans d’indulgence pour quiconque réciterait l’invocation suivante :
“Béni soit éternellement le doux nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et celui de la Très glorieuse Vierge Marie, sa Mère. Amen.”

Au concile de Lyon en 1274, sous la présidence du pape Grégoire X, il fut demandé aux fidèles de traiter la maison de Dieu (l’église) avec davantage de dévotion, d’humilité et de révérence, en particulier en y observant le silence, et notamment d’y honorer le Nom de Jésus par une marque spéciale de respect : chaque fois que ce nom sera prononcé, surtout pendant la célébration de la messe, on devra incliner la tête en signe extérieur d’adoration (can. 25).
Il semble que Grégoire X tint beaucoup à l’exécution de cette ordonnance du concile, car à l’issu des sessions, il adressa au bienheureux Jean de Verceil, maître des Dominicains, une lettre dans laquelle il lui demandait d’insister auprès de ses religieux pour que, dans leurs prédications, le respect du Nom de Jésus fût enseigné aux fidèles à qui on ferait prendre l’habitude d’incliner la tête chaque fois que ce nom serait prononcé. Jean de Verceil communiqua la bulle du pape à tous les provinciaux de son Ordre, en leur enjoignant de s’y conformer. Il ne faisait d’ailleurs que confirmer par là une dévotion remontant aux origines de l’Ordre des Frères Prêcheurs, et qui s’exprimait le plus souvent par l’inclination de la tête au nom de Jésus. C’est aussi à cette époque que le nom de Jésus fut ajouté à l’Ave Maria.

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Au XIVe siècle, on rencontre un ermite anglais, Richard Rolle de Hampole (+1349) qui, comme le fera plus tard le starets Hilarion, n’hésite pas à faire de la dévotion au saint Nom de Jésus la base de la vie spirituelle et le fondement de toute vertu. Dans un traité intitulé Le modèle de la vie parfaite, il expose ainsi sa doctrine à une recluse : 
Si vous voulez jouir de l’amitié de Dieu et obtenir la grâce afin de bien régler votre vie et de parvenir à la joie de la charité, fixez le nom de Jésus si avant dans votre cœur qu’il ne puisse jamais sortir de votre pensée… Si vous pensez sans cesse à Jésus et gardez continuellement son Nom dans votre mémoire, ce nom effacera vos péchés et enflammera votre cœur ; il purifiera votre âme, en fera disparaître la colère et détruira la paresse. Il vous blessera d’amour et rendra parfaite en vous la charité. Il chassera le diable et éloignera de vous toute crainte. Il vous ouvrira le ciel et fera de vous une contemplative.

Dans un autre passage, parlant des dons mystiques accordés à l’âme par pure grâce, et non pas à cause de ses mérites, Richard Rolle ajoute :
Il me semble pourtant que personne ne les recevra s’il n’aime spécialement le nom de Jésus et ne l’honore d’une telle dévotion que, sauf pendant le sommeil, il ne le laisse jamais échapper de sa mémoire. À mon sens, celui-là seul à qui il est donné d’agir ainsi pourra les recevoir.

Commentant, à la suite de saint Bernard, le célèbre verset du Cantique des Cantiques “Ton nom est une huile répandue...” l’ermite anglais s’élève à un lyrisme qui fera date tout au long des XIVe et XVe siècles. Voici un extrait de son hymne, connue sous le titre d’Élogе du Nom de Jésus (Encomium nominis Jesu), où l’on croit déjà entendre le starets Hilarion :
Qui que vous soyez, vous qui vous préparez à aimer Dieu, si vous voulez n’être pas trompé et ne pas tromper les autres, si vous voulez éprouver le goût et non le dégoût des choses divines, si vous voulez rester debout et ne pas tomber, souvenez-vous de garder toujours dans votre mémoire le Nom de Jésus… Ce Nom de Jésus, jalousement conservé dans l’esprit, déracine les vices, plante les vertus, sème la charité, donne le goût des choses célestes, anéantit la discorde, rétablit la paix, rend le calme intérieur, fait disparaître entièrement le pénible poids des désirs charnels, tourne en dégoût toute joie terrestre… Ce Nom purifie la conscience, rend le cœur limpide et lumineux, bannit les frayeurs de la nuit, met en fuite les démons qui nous harcèlent… Il faut l’aimer et le conserver à jamais dans sa mémoire.