« Quelle est en effet la page, quelle est la parole dont Dieu est l'auteur, dans l'Ancien et le Nouveau Testament, qui ne soit une norme parfaite pour la vie humaine ? Quel est le livre des saints Pères catholiques qui ne nous fasse entendre comment courir tout droit jusqu'à ce que nous parvenions à notre créateur ? »

Translatio

lectio divina

          Sous le terme de lectio divina on entend toute lecture de la Sainte Écriture ou des Pères, lente et appliquée, éventuellement à voix basse, non dans un but d’analyse philologique, littéraire, ou d’étude spéculative, mais dans le seul but de prier. La lectio divina est ainsi la première étape de la prière. Dans l’Antiquité chrétienne, et plus particulièrement dans la pratique des moines, lire ne se faisait pas seulement avec les yeux mais à voix haute, même si l’on était seul. L’Écriture sainte était lue lentement, entrecoupée de pauses, et chaque phrase ou parole était pour ainsi dire ‘goûtée’, dégustée. C’est en ce sens que saint Benoît prescrit au moine de ‘s’appliquer à la lecture’ (Règle, chapitre 48). Dom Gabriel Sortais la définit comme « une lecture lente, appliquée, qui cherche Dieu »[1.].




Tous les hommes de métier ont des revues et des livres spécialisés, destinés à entretenir et à perfectionner leur art. En serait-il autrement du chrétien, dont tout l’art est d’aller vers le Christ ? La lectio divina fait partie de l’équilibre général de toute vie profondément chrétienne. Elle est tout autre chose que l’étude ou la lecture en vue de la préparation d’un cours ou d’une conférence. Elle n’est pas motivée par un désir de curiosité. À notre époque où l’on recherche la rentabilité du temps et de l’effort, où l’on ‘zappe’ d’un texte ou d’une image à l’autre par avidité autant que par lassitude, il est très important de s’appliquer à une lecture stable et régulière, non passionnée ni précipitée, faite à la va-vite. Il n’y pas de ‘fast food’ dans ce type de lecture, ni de ‘digest’. C’est pourquoi il faut, autant que possible, aborder les textes originaux de la Bible avec les commentaires des Pères de l’Église, éventuellement traduits et annotés, et non au moyen de résumés ou d’adaptations. Pour être vraiment utile à la vie surnaturelle, la lecture est précédée et s’achève par la prière. Elle se fait toute entière sous le regard de Dieu.
La lecture de l’Écriture Sainte a bien évidemment la première place, elle constitue la lectio divina, la lecture divine, par excellence. Mais « le pire usage que nous puissions faire de la Bible, c’est d’en faire une simple source d’arguments scripturaires pour nos raisonnements. » [2.]

    Isaac le Syrien : [3.]
« Que ta lecture se fasse dans une quiétude que rien ne vient troubler. (…) Ne t’approche pas des mystères contenus dans les divines Écritures, sans prier et supplier Dieu de t’aider, mais dis : Seigneur, accorde-moi de ressentir la force qu’elles contiennent ! Tiens la prière pour la clé d’une vraie compréhension de la divine Écriture. »
    Pierre de la Celle : [4.]
“ La lecture est pour l’âme un aliment, une lumière, une lampe, un refuge, une consolation et le condiment de toutes les saveurs spirituelles. Elle nourrit celui qui a faim, elle illumine celui qui est dans les ténèbres, elle vient avec des pains au secours de celui qui échappe au naufrage ou à la guerre. ”

[1.] Les choses qui plaisent à Dieu, p. 26.
[2.] RP. Matta El-Maskîne, La communion d’amour, chapitre 1 : Comment lire la Bible ?
[3.] Cité par H. Alfeyev, L’univers spirituel d’Isaac le Syrien, p. 207.
[4.] Abbé bénédictin puis évêque de Chartres au 12e siècle. Il écrivit un ouvrage d’édification intitulé « Sur l’affliction et la lecture »…



LIRE LES PÈRES


La vie chrétienne est une tradition. Tout en étant une œuvre de Dieu agissant à l’intime de l’âme, elle est aussi une œuvre des hommes qui se transmettent de génération en génération la doctrine et la loi du Christ, par l’enseignement et par l’éducation. Toute vie chrétienne présuppose donc une paternité spirituelle exercée par un père de famille, un prêtre, un évêque, un père spirituel. Et tout père spirituel ne fait que transmettre ce qu’il a reçu et fait fructifier en lui-même. C’est pourquoi la Tradition est à la fois vivante et immuable.
Notre vie chrétienne plonge ses racines aux sources des tout premiers Pères : les Apôtres. À ces apôtres ont succédé d’autres saints Pères. Le titre de « Père » était attribué, à l’origine, aux chefs des Églises, aux évêques, dépositaires de l’autorité disciplinaire aussi bien que doctrinale. Puis ce terme en vint à désigner tout défenseur de l’orthodoxie, même s’il n’était pas revêtu du caractère épiscopal.
De manière plus précise, dans la langue ecclésiastique, le nom de « Pères » désigne les écrivains ecclésiastiques possédant quatre caractères :



  • - antiquité (sept premiers siècles de notre ère, comme étant les plus proches des Apôtres, les sources du Christianisme)
  • - orthodoxie (c’est-à-dire droiture de la doctrine)
  • - sainteté de la vie (manifestée par des vertus hors du commun)
  • - approbation de l’Église.



En pratique, cette notion n’est pas prise avec une telle exactitude. Le titre de « Père de l’Église » est donné aussi à d’autres écrivains ne remplissant pas parfaitement ces conditions, mais dont les écrits ont eu une influence importante et bénéfique sur la vie de l’Église. On rattache aussi aux écrits des Pères des textes anonymes ayant jouit, et jouissant encore, d’une grande autorité.





Les Pères n’ont rien ajouté à la Révélation transmise par les Apôtres. Mais ils en ont été les disciples immédiats ou prochains. Ils ont donc recueilli et consigné dans leurs œuvres l’interprétation authentique des Saintes Écritures ainsi que la Tradition non contenue dans ces Écritures. Ce sont eux qui ont reçu et discerné ces mêmes Écritures des autres textes non inspirés, apocryphes. Ils ont reçu des grâces spéciales non pour fonder l’Église, mais pour l’enraciner dans le monde en fondant et développant les Églises locales, et pour l’incarner dans la civilisation gréco-latine, providentiellement préparée pour cela. L’aspect cérémoniel de la Liturgie (l’essence en ayant été établie par le Christ lui-même), les formes de la piété, le mode de penser et de vivre de l’Église et de la Chrétienté sont l’œuvre des Pères.
Tout cela doit nous être une raison suffisante pour que notre respect envers eux ne se limite pas à la célébration de leurs anniversaires liturgiques, mais conduise à la lecture de leurs œuvres. Ces œuvres ont l’immense avantage d’être à la fois pastorales et doctrinales, œuvres d’hommes qui étaient en même temps pasteurs et docteurs. Plus tard l’Église a aussi bénéficié de travaux de docteurs qui n’étaient pas des pasteurs, mais des théologiens spécialisés.

Docteurs, pasteurs, maîtres spirituels, traitant des grandes vérités comme aussi des menus détails de la vie chrétienne laïque ou monastique, s’adressant aux élites de ce monde comme aux simples fidèles, les Pères ont laissé un trésor immense et varié, allant des grands ouvrages à l’aspect magistral aux simples lettres de direction spirituelle. Ils instruisent l’intelligence par la profondeur de leur science et enflamment le cœur par la force de leur parole, par la beauté des prières et des hymnes qu’ils ont composées, et dont la Liturgie s’est en grande partie inspirée. Leur antiquité place leurs exemples et leurs œuvres au-delà des époques et des spiritualités particulières.

Du point de vue strictement doctrinal, la lecture des Pères pourrait sembler inutile, voire nuisible, après que saint Thomas d’Aquin a donné à la Tradition, dans la Somme Théologique et ses autres œuvres, une expression scientifique jamais égalée. Ne suffit-il donc pas de lire les définitions dogmatiques, les exposés de saint Thomas d’Aquin, ou les ouvrages qui s’en inspirent ? La lecture des Pères ne doit-elle pas être réservée pour des recherches spécialisées d’histoire de la théologie ? Lire les Pères, n’est-ce pas un dangereux archéologisme intellectuel, visant à éliminer la scolastique et la dogmatique ?


 Danger des Pères ?

 
Il est vrai que les paroles des Pères peuvent être utilisées dans une perspective dangereuse pour la foi et pour la théologie. Le R. P. Daniélou motivait ainsi l’édition de la collection des Sources Chrétiennes [1] : « Nous retrouvons [chez les Pères] précisément un certain nombre de catégories qui sont celles de la pensée contemporaine et que la théologie scolastique avait perdues[2]. » Pour lui, semble-t-il, la pensée scolastique ne fait aucune place à l’histoire et à la subjectivité. « Le monde qui est le sien est le monde immobile de la pensée grecque[3]. » Il n’entre pas notre intention de réfuter ici cette caricature de la pensée scolastique – et de la pensée grecque. 
Constatons simplement, avec le R. P. Labourdette, que chez certains auteurs « la mise en lumière des richesses de la tradition patristique ou l’effort pour trouver une formulation rajeunie y sont accompagnés d’une évidente dépréciation de la théologie scolastique. »[4] Ainsi, dans une perspective historiciste, relativiste et évolutionniste, on utilisera les Pères contre saint Thomas d’Aquin et la scolastique en général ; ce qui revient en définitive, on pourrait facilement le montrer, à contredire les Pères eux-mêmes.
En dépit de ces déviations et de ces erreurs, la véritable théologie scolastique et l’intelligence catholique en général n’ont rien à craindre d’une confrontation avec les Pères. Il est bien entendu que « très précisément sous la forme que lui a donnée saint Thomas, la théologie scolastique représente l’état vraiment scientifique de la pensée chrétienne. »[5] Mais il faut se garder de considérer la doctrine sacrée comme une doctrine scientifique profane, dont le dernier stade serait nécessairement supérieur. Il est vrai que dans le domaine physicomathématique, biologique ou technique, on peut faire fi des premiers travaux, aujourd’hui dépassés, voire reconnus comme erronés. Dans le domaine sacré il en est autrement. Le Mystère est au-delà de toute expression. Saint Thomas a dit lui-même un jour, que son œuvre lui semblait de la paille et qu’il ne pouvait plus écrire ; ce n’était pas pour renier son œuvre que le Christ lui-même, dans une vision, avait daigné approuver. Mais c’était reconnaître la transcendance du Mystère par rapport à toute expression humaine. 
Saint Thomas est le Docteur commun : c’est lui qui doit présider à l’enseignement ; il n’est pas Docteur unique. Il n’a pu ni voulu tout dire. Non seulement il n’a fait qu’ébaucher des parties entières de la théologie (par exemple, la théologie de l’Église, la théologie de la Vierge Marie), mais encore il n’a pu tout exposer et donner une expression définitive à toutes les parties qu’il a traitées.
Assumant toute la doctrine des Pères, telle qu’il l’avait à sa disposition, saint Thomas a instauré définitivement dans la théologie sacrée l’ordre et la méthode scientifique[6]. Mais cette méthode scientifique a pour inconvénient inévitable de diviser l’exposé du Mystère en parties nettement séparées les unes des autres. Elle exige le dépouillement de tout art rhétorique, pour n’admettre qu’une technicité verbale de plus en plus raffinée. Cet ordre scientifique n’est pas en soi un défaut; mais l’intelligence humaine a ses limites : elle gagne d’un côté en perdant de l’autre. L’unité du Mystère sacré tend à disparaître sous les distinctions posées par la raison. La beauté devient plus abstraite. Au contraire les Pères unissent dans leurs écrits science et rhétorique, principes dogmatiques et conséquences pratiques, préoccupés qu’ils sont avant tout du le salut des âmes dont ils ont la charge ; en un seul texte ils font jaillir une vision d’ensemble de tout le Mystère chrétien. Chez eux se trouvent uni ce qui par la suite a été distingué voire séparé : spéculatif, pratique, dogmatique, moral, doctrinal, pastoral, ‘spirituel’, science, prédication, catéchisme, beauté et vérité, etc.

Pour assimiler l’esprit de saint Thomas il ne suffit pas de soutenir ses thèses et ses raisonnements ; il faut arriver à penser comme lui, à « sentir » comme lui[7]. Or saint Thomas se fonde sur les Pères. La Somme théologique n’est pas seulement une armature logique. C’est appauvrir saint Thomas et courir le risque de ne pas le comprendre que de faire abstraction de ses sources et d’ignorer les Pères ; c’est, en définitive, réduire saint Thomas à un métaphysicien et à un logicien, et oublier qu’il est un saint.
Si une certaine impiété moderne a trouvé bon de développer les études patristiques pour faire oublier et discréditer la scolastique, la science sacrée ne sera pas restaurée par une impiété inverse, qui repousserait les Pères au profit de la scolastique. « Choisir [entre patristique et scolastique] comme entre deux camps exclusifs ou, pire encore, opposés - peu importe au profit duquel s’effectue le choix - ne peut pas ne pas être gravement dommageable pour la pensée chrétienne. »[8]

S’il ne faut donc pas séparer la scolastique de la patristique, il ne faut pas non plus lire les Pères sans la formation scolastique et les balises du Magistère. Les Pères ne peuvent être compris ni en dehors de leur contexte historique et littéraire, ni en dehors de l’ensemble la Tradition, qui est le ‘contexte’ le plus fondamental. Ce n’est pas une lecture matérielle, ouverte aux diverses interprétations imaginables, qui permet de connaître les Pères, mais une lecture dirigée par l’enseignement du Magistère de l’Église, Magistère qui nous indique saint Thomas comme Docteur commun.
D’où la nécessité d’expliquer, d’interpréter, voire de rectifier à l’aide des définitions de l’Église et de la doctrine de saint Thomas, les textes et formules des Pères pouvant faire difficulté : eux-mêmes n’auraient souhaité rien d’autre.


 Qui peut lire les Pères ?


Mais lire ainsi les Pères, n’est-ce pas un contre-sens, une extrapolation ?
Nous savons que la Foi n’évolue pas. La Foi des pères est la Foi de l’Église. La doctrine des pères est la doctrine de l’Église. Prendre pour guide de lecture le Magistère et saint Thomas d’Aquin est la plus sûre garantie d’interprétation correcte des Pères. Les Pères ne peuvent être séparés de l’Église et ils sont intégrés dans l’ensemble de son unique Tradition.
Ce qui n’empêche pas les textes des Pères d’être compris dans leur contexte historique. Il ne s’agit pas de les transposer purement et simplement à l’époque du Concile de Trente ou du Concile de Vatican I. Et il peut se faire que sur quelque point, un Père s’oppose à une définition ou une doctrine commune de l’Église. Un Père, à lui seul n’est pas infaillible. Dans de tels cas il convient de prendre acte de cette différence, de ne pas solliciter les textes, et de s’en tenir à l’enseignement de l’Église.
En outre, saint Thomas ne s’est pas contenté d’ordonner la doctrine des Pères (pas plus qu’il ne s’est contenté de répéter Aristote). Il a expliqué et approfondi cette doctrine à l’aide de sa philosophie, tirée en grande partie d’Aristote. Ce développement apporté par saint Thomas n’est pas présent chez les Pères. Il serait donc faux et intellectuellement malhonnête, là encore, de solliciter les textes des Pères et de vouloir y trouver des considérations hors de leur perspective, de déformer, d’extrapoler et d’appauvrir leur pensée pour la mettre au service d’une thèse scolastique.
Toutes ces raisons conduisent à lire les textes des Pères eux-mêmes dans leur intégralité, et, si possible, dans leur langue, mais sous la direction du Magistère et de saint Thomas.

Cependant, la nécessité d’une telle direction ne semble-t-elle pas contredire précisément notre pressante invitation à lire les Pères ? Si l’on fait une nécessité de connaître au préalable l’œuvre de saint Thomas et les documents du Magistère, n’exclut-on pas par le fait même la masse des chrétiens de la lecture des Pères ?

Non ! Le principe général étant posé, il convient de l’appliquer avec discrétion et analogie. Ce qui veut dire, concrètement, que, le catéchisme élémentaire étant présupposé, la plupart des Pères au sens strict (reconnus comme saints et recommandés par l’Église) sont accessibles au grand nombre des chrétiens. Citons, par exemple, les Pères Apostoliques, les Pères du Désert, les Pères de Cappadoce et de Palestine, les saints Jean Chrysostome, Cyrille de Jérusalem, Hilaire, Ambroise, Jérôme, saint Augustin dans ses livres les plus célèbres, Pierre Chrysologue, les saints papes Léon et Grégoire, Bède le vénérable, Jean Damascène… La liste pourrait être prolongée à l’envie !
Chacun peut faire un choix correspondant à son niveau de formation et de culture générale chrétienne. Pour des œuvres plus difficiles, on peut avoir recours à des éditions annotées ou interroger des personnes compétentes : c’est ainsi que la Tradition est vivante et ne se réduit pas à un rayon de bibliothèque.
Quant aux difficultés touchant à la langue, on peut regretter que les méthodes vivantes d’enseignement du latin (telle la méthode ØRBERG) et du grec (telle la méthode ATΗEΝΑΖΕ) ne soient pas davantage diffusées : l’accès aux textes des Pères de l’Église en serait d’autant facilité et encouragé. Mais on dispose néanmoins depuis quelques dizaines d’années d’un bon nombre d’éditions populaires en français. Loin d’être réservée aux érudits et aux théologiens, la lecture des Pères est un bien commun du peuple chrétien.



[1] Cela n’enlève rien à la qualité de ces éditions.
[2] Cité par le R. P. Labourdette, Revue Thomiste 1946, p. 354, note 1.
[3] Cité par le R. P. Labourdette, ibid. p. 359, note 1.
[4] R. P. Labourdette, op.cit. p. 358.
[5] R. P. Labourdette op.cit. p. 358-359.
[6] Inter scholasticos doctores omnium princeps et magister longe eminet Thomas Aquinas: qui, uti Caietanus animadvertit, veteres ‘Doctores sacros quia summe veneratus est, ideo intellectum omnium quodammodo sortitus est.’ Illorum doctrinas, velut dispersa cuiusdam corporis membra, in unum Thomas collegit et coagmentavit, miro ordine digessit et magnis incrementis ita adauxit, ut catholicae Ecclesiae singulare praesidium et decus iure meritoque habeatur. Leon XIII, Aeterni Patris 1879, DS 3139
« Thomas d’Aquin domine sans conteste tous les docteurs scolastiques, comme prince et comme maître : comme le note Cajetan, ‘il a reçu en quelque sorte la science de tous les auteurs sacrés parce qu’il les a vénérés au plus haut point.’ Leurs doctrines qui étaient comme les membres dispersées d’un corps, Thomas les a rassemblées et développées dans l’unité; il les a intégrées dans un ordre remarquable et leur a apporté un tel développement, qu’il est tenu à juste titre comme le défenseur et la gloire de l’Église catholique. »
[7] La lecture des Pères oblige le théologien à saisir en profondeur les catégories traditionnelles qu’il a l’habitude de manier et à secouer « cette paresse de l’esprit, plus ami de la formule que de la saisie, plus prompt à se reposer sur le tout fait qu’à pousser son regard jusqu’aux premières aperceptions pour refaire à son compte, par une réflexion pleinement personnelle, tout le cheminement ultérieur de la pensée. » (R. P. Labourdette, op.cit. p. 355)
[8] Fare una scelta di campo, esclusiva o, peggio ancora, contrapposta - non fa differenza a favore di quale dei due - non può non essere gravemente dannoso per il pensiero cristiano. Agostino Trapè, La « Aeterni Patris » e la filosofia cristiana di S. Agostino, in : Atti dell’VIII Congresso Tomistico Internationale, I, p. 216. Le R.P. Agostino Trapè O.S.A. (†1987) était prieur général de l’Ordre des Augustins.



LES ÉTUDES MONASTIQUES



La vie intellectuelle est partie intégrante de l’existence de tout homme et le chrétien ne saurait s’en dispenser. Si la vaine curiosité et la science orgueilleuse détournent de Dieu, l’ignorance n’est pas pour autant un instrument de sanctification. L’humilité n’est pas le culte de la médiocrité et le mépris des études est souvent un signe de déficience dans la vie spirituelle. Une foi qui n’est pas stimulée et nourrie par l’étude devient tiède et routinière.



« La vie contemplative ne consiste pas à rêver et à ne rien faire. On doit même se méfier de ceux qui négligent l’étude sous prétexte que nous ne sommes voués qu’à la contemplation pure, ou bien parce que, selon l’Apôtre, ‘la science gonfle’. Il est notoire que le goût de la vraie et saine doctrine est, dans l’ensemble de notre vie, une garantie de persévérance, de dignité et de progrès, parfois plus assurée qu’une certaine forme de piété. »
(Dom Paul Delatte).

Pour les moines, l’étude est particulièrement désintéressée, car son but n’est pas utilitaire. Elle ne vise pas à la prédication, l’enseignement, encore moins la polémique ; sa fin est la recherche de Dieu dans la prière, aussi n’est-elle pas séparée de la vie spirituelle. Elle vise donc tout d’abord à connaître la Tradition monastique, pour que le moine sache ce qu’il est et ce qu’il doit devenir. Elle tend à nourrir la prière, autrement dit l’amour de Jésus-Christ et de son Église, et à éclairer la pratique quotidienne de la Liturgie.

L’étude monastique implique une formation de base, commune à tous, et un développement diversifié selon les personnes. Il s’agit donc tout d’abord d’en acquérir les instruments principaux : les langues en usage dans la Tradition de l’Église, et la philosophie. C’est à l’aide de ces instruments que l’on peut accéder directement à la Tradition, qui est à la fois spéculative et pratique, à savoir : l’Écriture sainte, les monuments de la Liturgie, les œuvres des Pères de l’Église et des écrivains ecclésiastiques, et les documents du Magistère. L’histoire reste un auxiliaire indispensable de la juste compréhension des sources.

« La spéculation monastique se développe à partir d’un exercice de la vie monastique, d’un exercice de vie spirituelle, qui est la méditation de l’Écriture Sainte : c’est une expérience biblique, inséparable d’une expérience liturgique. C’est une expérience en Église, une expérience qu’on fait in medio Ecclesiae, parce que les textes où elle s’alimente sont reçus de la tradition : ce sont les Pères eux-mêmes. Cette expérience ne suppose rien d’autre que le souci d’une vie spirituelle menée dans une communauté dont le but essentiel est la recherche de Dieu. » (Dom Jean Leclercq)

« L'instruction rend les hommes doctes, et le sentiment qu'elle produit les rend sages. Le soleil n'échauffe pas tous ceux qu'il éclaire. Ainsi, la sagesse enseigne à plusieurs ce qu'ils doivent faire, mais elle ne leur donne pas toujours l'ardeur nécessaire pour l'exécuter. Autre chose est de connaître de grandes richesses, autre chose de les posséder ; or, ce n'est pas la connaissance, mais la possession qui rend l'homme riche. » (Saint Bernard)





Ainsi, bien que les principes de la doctrine sacrée soient admirablement énoncés et expliqués par saint Thomas d’Aquin, c’est néanmoins l’Écriture sainte, la Liturgie, les Pères de l’Église et les auteurs monastiques qui font l’objet privilégié de l’étude des moines. La scolastique, en effet, ne suffit pas à l’intelligence contemplative qui considère davantage l’unité du mystère que les questions spéculatives de détail.